Neuchâtel conquiert une nouvelle instance internationale du rugby

«La Suisse, très grand pays de rugby. Mort de rire!» A l’annonce de l’installation à Neuchâtel de l’European Professional Club Rugby (EPCR), il y a quelques jours, Twitter s’est emballé. Les amateurs s’étonnent que la nouvelle instance chargée d’organiser les coupes d’Europe, qui remplace la précédente organisation basée à Dublin depuis dix-neuf ans, ait choisi une terre si éloignée de l’Ovalie.

Pour les présidents de clubs qui s’expriment dans la presse spécialisée, c’est justement cette neutralité, essentielle lors des tirages au sort, qui a convaincu. Enfin, expliquent-ils, les tensions entre les équipes celtes, anglaises et françaises seront réglées! Et, qui plus est, la Suisse accueille déjà des dizaines d’instances sportives – un réseau qui profitera au rugby européen. Sans compter que les pays de l’Est, auxquels l’EPCR veut s’ouvrir, sont géographiquement plus proches…

Mais Franck Lemann, vice-président de la Fédération française des supporters du ballon ovale, ne se voile pas la face: selon lui, «la Suisse a été choisie surtout pour des raisons fiscales. Et d’un côté, ce n’est pas si mal: tout ce qui ne part pas aux impôts ne peut que profiter aux clubs!»

Tout commence il y a deux ans, quand l’European Rugby Cup (ERC) envisage de changer de mode de gouvernance. Elle s’adresse alors à une fiduciaire bien connue de la place genevoise. Qui lui propose, entre autres, le canton de Vaud et celui de Neuchâtel. Sans savoir que ce dernier avait un atout très personnel dans sa manche: Alain Barbal, directeur de la Promotion économique du canton, est originaire du sud-ouest de la France et ancien ailier droit du Stade Toulousain.

Pour Jacques Pineau, directeur général de l’EPCR, le détail compte: lui-même vient de Béziers. Même s’il n’a pas participé à la décision, n’ayant été nommé que récemment, il comprend le lien qui s’est créé entre l’organisation et Alain Barbal, à qui il offre un ballon collector de son équipe préférée, celle de Clermont-Ferrand. Une amitié naît spontanément entre les deux hommes.

Et l’amitié, ça compte, répète-t-on à qui veut l’entendre à Neuchâtel. Une fois les violons mis au placard, l’EPCR n’est tout de même pas perdante dans la transaction. Car le canton a un gros atout dans sa manche, certes moins romantique: sa fiscalité. Dans la mesure où l’EPCR n’a pas le statut formel de fédération, mais d’association, comme l’indique le Registre du commerce, elle bénéficie d’un impôt avantageux: aujourd’hui à quelque 20%, il passera à près de 16% en 2016.

Alain Barbal l’assure: aucune exonération fiscale ni cadeau d’autre sorte n’a été fait à l’organisation. De fait, les conditions exceptionnelles sont devenues plus difficiles à instaurer depuis la réforme de l’imposition sur les entreprises. Le canton renonce ainsi aux statuts spéciaux, mais baisse les taxes – chez les spécialistes, on appelle cela la «méthode neuchâteloise».

La recette plaît assurément à la nouvelle instance de l’Ovalie, dont les revenus sont quasi exclusivement composés des droits de retransmission des matches et des fonds des sponsors. Avec la nouvelle coupe d’Europe, est-il écrit dans la presse anglaise, les bénéfices pourraient être multipliés par deux. Pour Jacques Pineau, «en étant un peu ambitieux, ils pourraient atteindre les 100   millions d’euros d’ici quelques années». Mais ces bénéfices sont ceux des ligues nationales, membres de l’EPCR: considérés comme des charges, ils ne devraient pas être imposés.

Que gagne donc Neuchâtel, si les revenus de l’impôt de l’EPCR sont négligeables? «Des emplois, qui changent de ceux proposés dans notre tissu industriel, basé sur l’horlogerie et les hautes technologies, relève Alain Barbal. Du sang neuf, donc. Et surtout, de la notoriété. » Sur la vingtaine d’employés prévus, une dizaine sera recrutée localement. L’autre moitié devrait venir de l’organisation irlandaise. Ces familles expatriées rempliront les écoles anglaises de la région et feront de Neuchâtel une destination plus internationale – c’est en tout cas le but.

A Lausanne, les oreilles sifflent. D’autant plus que le canton s’est historiquement positionné comme une terre d’accueil des organisations sportives – il en compte une cinquantaine sur son sol, le CIO en tête, sur les quelque 60 que compte le pays. Pour les séduire, Vaud s’est doté d’un attirail particulièrement attractif, relève Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Institut de hautes études en administration publique de l’Université de Lausanne. «Les personnes morales sont exemptées d’impôt sur le revenu et un guichet unique leur permet, par exemple, d’obtenir plus facilement des permis de travail, explique ce spécialiste du management des institutions sportives. Et elles peuvent aussi obtenir deux ans de loyer gratuit si elles s’installent en ville de Lausanne. »

Ces arguments n’ont pourtant pas suffi à faire venir l’EPCR. Car l’impôt vaudois sur les sociétés est toujours de 22,5%, même si une réforme est attendue. «Neuchâtel a été mis en avant pour des raisons fiscales, estime, vexé, Nicolas Imhof, chef du Service vaudois des sports. Tandis que l’intérêt du canton de Vaud n’est pas la fiscalité, mais la présence d’autres acteurs du sport. » «Il faut savoir partager», convient Pascal Broulis, ministre vaudois des Finances. En coulisses, cette nouvelle concurrence fait grincer des dents.

Philippe Leuba, ministre vaudois de l’Intérieur, tient à le signaler: «Notre canton n’a jamais été aussi attractif pour les organisations sportives! L’Union européenne de cyclisme vient de s’installer à Aigle et nous sommes en négociation avec une autre instance européenne. » A Neuchâtel, l’EPCR, prépare son déménagement. Les autorités le jurent: les bureaux de 400 m2, prévus dans les Caves du Palais, seront prêts dans trois semaines.

Article paru dans Le Matin Dimanche

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