Cette Suisse qui craint l’invasion

Il est un village, au beau milieu de la Suisse, où demander à quelqu’un ce qu’il vote n’a rien de tabou. « Quelle question », sourit Nicole Reichmuth, qui vit à Unteriberg. Assise à une table en bois du café Schäfli, où les habitants du coin se retrouvent quotidiennement pour blaguer et écouter de la musique traditionnelle, la jeune femme répond simplement, en tirant sur sa cigarette – le restaurant se vante d’être encore fumeur : « Au dernier référendum, j’ai voté oui ».

« On sait qu’on a besoin des étrangers, mais on ne veut pas qu’ils soient trop nombreux », poursuit la jolie blonde de 28 ans, qui travaille au ski-bar d’une des bourgades voisines. Installés autour d’elle, quelques hommes hochent la tête et marmonnent en dialecte. Le 9 février dernier, les 1096 électeurs d’Unteriberg ont été 87.7% à dire « Ja » à l’initiative « contre l’immigration de masse », adoptée de justesse au niveau national. Le score est le plus élevé de toute la Suisse allemande.

En cet après-midi paisible, la rue principale, entourée de congères, est loin d’être envahie par la foule. La plupart des buvettes font relâche, l’église est vide. Même les touristes jouent les absents, car il n’a pas assez neigé pour que les stations voisinent se remplissent. Sur 2 339 habitants, la commune compte 152 étrangers. C’est 6.5% de sa population, soit beaucoup moins que la moyenne suisse de 23.3%. La cartographie du référendum est très claire : les régions à l’immigration la plus faible ont plébiscité la fin de la libre-circulation avec l’Union européenne. Un paradoxe ?

Pour répondre, Emil Fässler use d’une métaphore hivernale : « Si un peu de neige tombe sur un toit, rien ne se passe. Mais si c’est une avalanche, alors c’est dangereux. C’est pourquoi il faut mettre des barrières avant que cela n’arrive ! » Cela fait plus de trente ans que cet avenant moustachu possède son garage à Unteriberg. Lui aussi, « bien sûr », a voté oui. Il n’a rien contre les étrangers. Ce qui a motivé son choix, ce sont les « profiteurs, qui sont à l’aide sociale et ne travaillent pas ».

Retour au Schäfli, à quelques mètres de là, où trois énormes gorilles débarquent soudain en criant. Surprise ! Des habituées se sont déguisées pour fêter le carnaval. Ces dames passent dans le café en distribuant des chocolats et des verres d’eau de vie. C’est qu’on aime plaisanter, à Unteriberg. La discussion repart sur le référendum. Racistes, eux ? « Pas du tout », s’écrie Ruedi, 56 ans, le regard bleu-gris. « J’ai longtemps travaillé dans le bâtiment avec des Italiens et des Portugais. Eux, ce sont des bosseurs, ils ne causent pas de problèmes et le soir, ils restent chez eux, tranquilles… Ce n’est pas la même chose avec les gens des Balkans… » La preuve, renchérit le petit groupe, la télévision locale a affirmé hier qu’un jeune Kosovar a été arrêté pour le braquage d’un distributeur.

S’il est un acronyme qui revient souvent dans la conversation, au Schäfli, c’est bien celui du SVP. Schweizerische Volkspartei, le parti du peuple suisse, porte en français un autre nom, celui de l’Union démocratique du centre (UDC). La formation populiste, à l’origine du référendum contre l’immigration, représente pas moins de 76% des électeurs à Unteriberg. Le chiffre n’a rien d’étonnant : il est très haut dans toute la région de la « Suisse primitive », qui a vu la Confédération helvétique naître en 1291. La Suisse des origines, la Suisse des légendes, celle de Guillaume Tell.

A Unteriberg, Roland Lutz, secrétaire de la section schwytzoise de l’UDC, est donc en terrain conquis. Ce grand chauve, qui porte une boucle d’oreille à l’oreille droite, est un ferme partisan de la démocratie directe. « Si la même question était posée en France, il y aurait encore plus de votes qu’ici », ne cesse-t-il de répéter. Cet informaticien aime commenter la politique française. Et s’il refuse de comparer son parti au Front National, il admet volontiers apprécier les positions de « Marine Le Pen, qui veut, comme nous, laisser la parole au peuple et pas aux élites ».

« Schwytz est un cas extrême, relève Claude Longchamp, historien et politologue basé à Berne. Ils ont toujours été contre l’Union européenne, contre l’ouverture, contre les minarets… » Mais le spécialiste tient à le souligner : « Ce territoire ne représente pas toute la Suisse. Un quart des personnes qui ont voté le retour des quotas ne l’ont pas fait pour affirmer leur souveraineté ou par réflexe identitaire, mais parce qu’ils sont clairement les perdants de la libre-circulation ».

L’argument revient dans la bouche de Roland Lutz, qui évoque une forte augmentation des loyers et du trafic routier. En trente ans, le canton a vu sa population augmenter de 49%. En se développant, les villes de Pfäffikon ou de Lachen sont devenues de vraies banlieues, où le prix des logements, à la hausse, pousse les familles à émigrer plus au sud du canton. Vers Unteriberg…

Cet accroissement démographique n’est pas dû qu’aux étrangers, qui représentent actuellement 19% des 150 000 résidents. Mais ceux-ci servent de boucs émissaires à l’UDC. « Un étranger qui est là depuis un mois a les mêmes droits qu’un Suisse qui est là depuis trente ans, explique entre autres Roland Lutz. Quand quelqu’un passe la frontière, il fait ensuite venir sa femme et ses enfants. Cela coûte très cher à la collectivité, et ce sera bien pire en cas de récession ». La crise européenne terrorise les Schwytzois. Ils en sont pourtant loin : dans le canton, le taux de chômage est de 1.5%.

En partant d’Unteriberg, Roland Lutz montre fièrement le lac Siehlsee et son nouveau viaduc. Il se met à rire en passant devant le Porky’s bar, où exercent d’ailleurs quelques prostituées, dont une majorité d’étrangères. Le canton est catholique, mais cet élu ne va pas à l’église. Ici, tout le monde le connaît comme le « rocker porno de l’UDC », dont les prestations scéniques – il joue de la guitare nu – avaient beaucoup fait parler de lui il y a quelques années.

Puis voici Einsiedeln et le tremplin d’entraînement de Simon Ammann, sauteur à ski et vedette nationale. Le sportif suisse est domicilié depuis quelques années dans le canton de Schwytz. Tout comme le champion finlandais de F1 Kimi Räikkönen, l’ancien président d’UBS Marcel Ospel ou encore le tennisman Roger Federer. Leur présence n’a rien d’un hasard : selon l’administration fédérale des finances, l’indice fiscal de Schwytz, fixé à 12.7%, est le plus bas du pays. Le canton attire de nombreux contribuables dont le patrimoine dépasse les 10 millions de francs, soit 8 millions d’euros. Leurs belles villas font la renommée de la ville de Wollerau, près du lac de Zurich.

Mais ces grosses fortunes ne font pas le bonheur de tout le monde. Député au Parlement cantonal, Paul Furrer regrette que ces stars « ne soient jamais là et ne participent pas à la vie sociale de la région ». Et en plus, estime-t-il, les taxes qu’elles paient sont insuffisantes. « La politique de l’impôt minimum a atteint ses limites : les finances du canton ont accusé un déficit de 100 millions de francs en 2012 ». Dans la petite ville de Schwytz, chef lieu du canton éponyme, Paul Furrer est quelqu’un d’exotique : il est socialiste. Pour autant, son analyse est partagée par le parti démocrate-chrétien et notamment par l’un de ses éminents membres, ministre du canton.

Othmar Reichmuth a été l’un des premiers à remettre en cause la fiscalité schwytzoise et à lancer le débat sur l’imposition des dividendes, qui se monte à 25% seulement, doit deux fois moins qu’à Genève, par exemple. Selon lui, des décennies de cadeaux fiscaux ont certes attiré des entreprises, y compris étrangères, mais n’ont pas créé assez d’emplois.

«  La part de l’industrie est plus faible que dans les autres cantons », se désole Ruedi Reichmuth, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Schwytz. Avec ses quelque 1000 collaborateurs, Victorinox, qui fabrique les fameux couteaux suisses, est l’une des plus grosses firmes de la région. « A part l’élevage et les PME, ce sont surtout les trois hôpitaux qui embauchent le plus », poursuit cet entrepreneur, qui s’est battu contre le référendum. Infirmiers, médecins… Beaucoup sont allemands. Mais avec les quotas, ces institutions pourront-elles encore recruter ?

A quelques mètres de là, dans son hôtel-restaurant du Wysses Rössli (cheval blanc), sur la place principale de Schwytz, Sepp Trütsch balaie cette inquiétude d’un revers de la main. « Ici, tout le monde se connaît. Même avec des contingents, si je passe un coup de fil à l’administration, j’aurais vite des permis de travail ! » Plusieurs Français exercent déjà dans sa cuisine gastronomique. Sepp Trütsch a longtemps présenté un programme télévisé très populaire. Désormais chef d’entreprise, il relativise les effets du référendum. Pour lui, les étrangers sont les bienvenus « à condition qu’ils s’adaptent à notre culture, comme nous le faisons quand nous allons chez eux ».

Jan Witt semble avoir déjà fait sienne cette recommandation. Ce kinésithérapeute allemand, qui s’est installé à Schwytz il y a un an et demi, parle déjà le dialecte local. « Le référendum n’a rien changé pour moi, assure-t-il. Je prends les gens comme ils sont ici. Réservés, mais aimables. »

Article publié dans Le Figaro

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