Le collectionneur Asher Edelman attaque en justice une société suisse

A 74 ans, le «requin le plus divertissant du marché de l’art», comme l’a surnommé un journaliste américain, est encore loin de la retraite. Asher Edelman, le redoutable trader qui avait fondé le musée de Pully, a porté plainte vendredi 31 janvier devant la Cour suprême du Tribunal de New York pour «rupture de contrat» et «fraude». Le négociant accuse l’entreprise Artmentum, basée près de Zurich, d’avoir voulu lui vendre une série de tableaux d’exception alors qu’elle n’en avait pas le mandat.

«Saint-Graal»

Si l’homme d’affaires réclame 180 millions de francs de dommages et intérêts, c’est que la transaction portait sur des centaines d’œuvres majeures exposées au musée d’art d’Hiroshima, au Japon. La collection, qualifiée de «Saint-Graal» par les spécialistes, compte de nombreuses toiles impressionnistes dont «Le Jardin de Daubigny», peint par Van Gogh quinze jours avant sa mort; ou encore la «Matinée sur la Seine», de Claude Monet, dont Christie’s a vendu une jumelle en 2001 pour près de 5 millions de dollars.

La plainte, désormais publique, décrit des mois de négociations orchestrées depuis Zurich par Artmentum. Prix total prévu: plus de 370 millions de francs. Au début, Asher Edelman, patron de la société ArtAssure, est emballé. Mais avant de verser cette somme sur le compte de la DZ Privatbank, est-il écrit sur ce document, il mène l’enquête et découvre, stupéfait, que «la collection n’est pas à vendre». Pourquoi ses interlocuteurs auraient-ils prétendu le contraire? Espéraient-ils encaisser l’argent pour acheter d’autres objets?

Dans un mémorandum signé par les deux parties le 29   juin 2013, il est pourtant écrit noir sur blanc qu’«Artmentum a le droit exclusif de vendre la collection J183». Mais que l’opération devra se faire dans le plus grand secret, comme l’exigent «les autorités japonaises impliquées». Selon les Zurichois, lit-on dans la plainte, la banque d’Hiroshima, qui a fondé le fameux musée, compterait des ministres parmi ses administrateurs… L’affaire est sensible!

Pour rassurer son interlocuteur, Artmentum aurait évoqué une certification de Sotheby’s, raconte encore Asher Edelman dans sa plainte. Or, selon nos informations, Sotheby’s n’a jamais évalué les tableaux d’Hiroshima. Le négociant parle d’un «simulacre total».

Si elle était confirmée par la justice, l’affaire ne serait pas une première dans le marché de l’art. Il y a dix ans, Michel Cohen, un négociant ruiné, a tenté de vendre pour 7,5   millions de dollars un Monet qui appartenait au Metropolitan Museum of Art – le FBI l’a finalement arrêté au Brésil.

Thomas Burkhalter, l’avocat d’Artmentum, qui héberge aussi à son étude un des bureaux de l’entreprise, ne peut pas faire de commentaires «pour des raisons juridiques». Outre l’avocat, qui a participé aux négociations, un certain Michael Schulz, patron de la société, est incriminé, ainsi que trois employés et une consultante, que nous avons cherché à joindre. En vain: elle est introuvable. Sur son site, Artmentum vante sa «discrétion» en affaires. C’est le moins que l’on puisse dire: personne, parmi les experts que nous avons consultés, n’a entendu parler de la firme.

Comment expliquer, alors, que le musée d’art d’Hiroshima l’ait choisi pour réaliser une vente historique? Serait-ce, comme certains le laissent penser, parce que les Japonais apprécient la discrétion helvétique? Personne, au musée d’Hiroshima, n’a répondu à nos questions.

Autre négociant contacté

L’affaire, en revanche, est bien connue d’un autre négociant new-yorkais. Et pour cause: il a lui aussi été démarché par Artmentum. «J’étais intéressé. Alors, je leur ai demandé de sortir une partie des tableaux pour les voir, ou de m’organiser une visite du musée pendant ses heures de fermeture, explique-t-il. Ils ont répondu que je n’avais qu’à y aller en tant que touriste… J’ai mis fin aux discussions. »

L’entourage d’Artmentum a une autre version des faits. Pour des personnes proches du dossier, la société serait bien en possession d’un mandat des Japonais. Et si l’accord avec Asher Edelman a capoté, c’est parce que le négociant n’aurait pas été capable de trouver assez d’argent. Quid de la lettre de la First Dallas Merchant Bank, qui certifie que l’Américain pourrait réunir les 370   millions de francs nécessaires? Selon ces mêmes personnes, ce papier n’est pas crédible – et en plus, il a été envoyé par fax.

L’ancien trader, mécène du futur Musée des beaux-arts de Lausanne, jouit en effet d’une réputation controversée. L’état de ses finances est régulièrement soumis à caution. Mais, même s’il réclame 180   millions de francs pour «profits perdus», Asher Edelman a peu de chance de récupérer une telle somme. «Il est surtout important de décourager ceux qui font de telles fraudes», précise son avocat, Frank Franzino.

La procédure ne fait que commencer. Les accusés ont 20 jours pour envoyer leur réponse au juge, qui décidera de la suite de la procédure. Pour l’instant, aucune demande d’entraide n’a été faite à la Suisse.

Article publié dans Le Matin Dimanche. Coauteur: Oliver Zihlmann

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