La Croix-Rouge cède aux vampires de Lachen

La firme schwytzoise Octapharma, impliquée dans plusieurs scandales de corruption, continuera d’acheter le sang collecté dans les centres de don en Suisse.

Rudolf Schwabe était plutôt gêné aux entournures, en décembre dernier. Le chef du service de transfusion sanguine de la Croix-Rouge suisse venait d’apprendre par L’Hebdo qu’un de ses principaux partenaires commerciaux, la société Octapharma, établie à Lachen, dans le canton de Schwytz, était impliqué dans une affaire de corruption, de fraude fiscale et de blanchiment au Portugal. Ces accusations faisaient tache dans l’univers aseptisé du don de sang, nourri de hautes valeurs éthiques, symbole de désintéressement et de respect d’autrui.

L’arrestation de José Sócrates, ancien premier ministre du Portugal, avait fait apparaître le rôle trouble d’Octapharma dans le marché du plasma humain, un composant du sang utilisé pour les transfusions et la fabrication de médicaments. L’entreprise familiale, qui emploie 5700 personnes dans le monde, est spécialisée dans la collecte et le traitement de ce liquide jaune dont le commerce est devenu aussi globalisé que lucratif.

Si l’affaire embarrassait tant Rudolf Schwabe, c’est que la Croix-Rouge (Transfusion CRS Suisse), seul organisme autorisé à collecter les dons de sang en Suisse, entretient des liens étroits avec Octapharma. Sur les 80 000 litres de plasma collectés chaque année, plus de 80% ne peuvent être utilisés immédiatement pour des transfusions. Plutôt que de détruire ses précieux stocks, la Croix-Rouge, qui utilise le slogan «Donner son sang, c’est sauver des vies», revend le plasma de ses donneurs à des sociétés pharmaceutiques qui le transforment en médicaments. L’organisation à but non lucratif touche ainsi 640 000 francs par an d’Octapharma.

Un partenaire incontournable

Seulement voilà: malgré l’importance de ces revenus, les scandales à répétition impliquant Octapharma menaçaient cette fois de faire déborder l’éprouvette. Pour ne rien arranger, l’ex-ministre José Sócrates agissait comme consultant d’Octapharma au Brésil, où la société est également impliquée dans un scandale de corruption. «S’il s’avère que cette entreprise n’a pas joué le jeu, nous cesserons de lui vendre du plasma», prévenait Rudolf Schwabe dans nos colonnes en décembre dernier.

Trois mois plus tard, fin mars, la Croix-Rouge suisse invitait le CEO suisse d’Octapharma à s’expliquer. Interrogé sur le contenu de la discussion, Rudolf Schwabe desserre à peine les lèvres. Il confirme que la «situation au Portugal» a été abordée, et que l’affaire a été expliquée «en transparence». Résultat? «Les ventes à Octapharma vont continuer.»

Rudolf Schwabe ajoute qu’il n’est d’ailleurs pas possible de rompre les contrats avec Octapharma, pour une raison simple. «Il n’y a pas de contrat», indique-t-il. Le chef du service de transfusion sanguine de la Croix-Rouge n’a pas voulu préciser comment des ventes aussi importantes d’un organisme d’intérêt public à une société privée pouvaient se réaliser sans contrat.

Une chose est sûre: la Croix-Rouge suisse ne peut plus se passer d’Octapharma. L’entreprise a su étendre ses tentacules sur le marché du plasma, où elle devient incontournable. Elle s’est habilement glissée sur le terrain occupé jusqu’ici par les services publics de transf u s i o n, q u i fabriquent souvent les mêmes produits, mais de manière moins rentable. Toujours plus d’hôpitaux suisses traitent désormais directement avec Octapharma. Les établissements cantonaux de Genève, Bâle, Zurich et Lucerne ont déjà recours à ses produits. La société est actuellement en négociation avec l’Inselspital de Berne, comme le confirme son porteparole, Markus Hächler.

Cette emprise sur le marché du plasma inquiète certains experts. «L’industrie privée veut prendre ce qui est intéressant pour elle, et laisser aux services de transfusion les choses plus compliquées à gérer d’un point de vue logistique, explique Vincent Corpataux, juriste et auteur d’une étude sur l’utilisation du sang à des fins thérapeutiques. La question est de savoir ce qui devrait rester aux mains des services publics, poursuit-il. Si Octapharma s’arroge la compétence de vendre aux hôpitaux, les services publics perdront ce savoir-faire. Cela aura des incidences sur leur fonctionnement, et probablement sur les prix des autres produits qu’ils préparent. En outre, si les services de transfusion doivent abandonner cette activité, il leur sera plus difficile de se remettre à en produire si le besoin se fait sentir un jour.»

Plasma américain

Pour Jean-Daniel Tissot, médecin et chef du service régional vaudois de transfusion sanguine, la Croix-Rouge «se tire une balle dans le pied» en vendant son précieux plasma à une entreprise privée qui est en réalité un de ses concurrents. Et l’expert de souligner un autre danger: «Octapharma tente de conquérir le marché suisse en utilisant du plasma provenant de donneurs étrangers, au risque d’écarter le plasma des donneurs suisses.»

Contrairement à la Suisse, des pays comme l’Allemagne, la Chine ou les Etats-Unis autorisent la rémunération des dons de sang. Les deux entreprises leaders du secteur, Octapharma et l’américain CSL Behring, disposent de dizaines de centres de collecte installés dans des supermarchés de Californie, du Nevada ou du Texas, où les donneurs reçoivent entre 30 et 50 dollars par prise. Le plasma de centaines de personnes est mélangé dans des cuves et débarrassé des virus par un passage au «solvant-détergent», avant de remplir des pochettes qui seront vendues aux hôpitaux. Certains produits issus de ces dons rémunérés aux Etats-Unis sont commercialisés en Suisse par Octapharma et CSL Behring.

La Suisse n’est pas le seul pays touché par cette globalisation du marché du plasma. La France, qui y a longtemps résisté, vient de céder à son tour. En février dernier, l’Etablissement français du sang (EFS), qui gardait jusqu’ici le monopole de la collecte et de la commercialisation des produits dérivés, a été contraint d’abandonner une partie du marché aux acteurs privés. L’établissement avait été créé en 1998 à la suite du scandale du sang contaminé. Octapharma est désormais aux premières loges pour profiter de cette libéralisation du marché français.

Pour Vincent Corpataux, la question est partout la même: «Voulons-nous favoriser le système le plus efficient, quitte à ce que ce soit l’industrie privée qui s’en charge? Ou maintenir un service public, même si c’est un peu plus cher et contraignant pour les hôpitaux?»

Les résultats financiers d’Octapharma offrent la meilleure réponse. L’entreprise a vu son chiffre d’affaires bondir de 11% en 2014, à 1,3 milliard d’euros. Ses profits sont en hausse de 40%. Son service de presse n’a répondu à aucune de nos questions.

Article paru dans L’Hebdo. Collaboration: François Pilet.

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