Trois raffineries suisses fondent pour l’or des cartels de la drogue colombiens

En Colombie, les hauts fonctionnaires ne sortent jamais sans gardes du corps. C’est donc sous protection rapprochée que Juan Ricardo Ortega donnait une interview, au printemps dernier, dans un restaurant de Bogotá. Le chef de la Direction des impôts et des douanes nationales (DIAN), expliquait qu’il enquêtait sur l’or colombien utilisé comme moyen pour blanchir l’argent de la drogue. Où est envoyé cet or sale, demandait-il aux journalistes ? Aux Etats-Unis… et en Suisse.

Entre 2005 et 2012, les exportations d’or colombien vers la Suisse n’ont cessé d’augmenter, pour atteindre les 17 000 kilos, soit 682   millions de dollars. Au même moment, le prix du métal était multiplié presque par quatre. Et à Bogotá, ce sont d’abord ces chiffres qui ont attiré l’attention. Comment la bourgade d’Alto Baudó, au sud-ouest de Medellín, où le sol n’a jamais donné une seule pépite, a-t-elle pu produire une tonne du précieux métal, début 2010 ?, s’étonne le journal Dinero.

Alertées, les autorités vont de surprise en surprise et découvrent que le même miracle s’est produit dans d’autres régions comme Antioquia, Bolivar ou Cauca. Ces zones rurales ou montagneuses, ont en commun d’accueillir des groupes paramilitaires comme les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Ceux-ci contrôlent les deux tiers de la cocaïne produite dans le pays.

Une fois l’argent encaissé, le circuit de blanchiment est simple: les trafiquants achètent des lingots d’or au Panama ou au Venezuela. « Puis ils l’amènent sur leurs terres notamment par bateau, via les fleuves comme l’Atrato ou le Rio Magdalena », continue Jean-Pierre Gontard, ancien médiateur suisse en Colombie. Contre de grosses enveloppes, des fonctionnaires déclarent la marchandise comme locale. Ne reste plus qu’à la vendre à des exportateurs.

Soupçons de blanchiment

En Colombie, l’enquête est explosive. Le ministère public, secondé par la DIAN, est suivi de près par des agents américains et anglais. De nombreuses personnes et entreprises sont dans le viseur des autorités. Parmi elles, il y aurait notamment les négociants Fundiciones Escobar, selon une source proche de l’enquête. Une enseigne que la presse colombienne, dès 2011, soupçonne de blanchiment. A Medellín, les fonderies Escobar sont aujourd’hui en liquidation, après 75 ans d’existence. Acculée par les autorités de Bogotá, l’entreprise revend aujourd’hui tout son mobilier et ses machines sur Internet, même si son site officiel est toujours consultable.

Le soupçon est là: au bout de la machine à blanchir, on trouverait les trois principales raffineries suisses. Avec, en première ligne, celle d’Argor-Heraeus, située à Mendrisio (TI). D’après un document que «Le Matin Dimanche» a pu obtenir, qui liste les clients des plus gros exportateurs colombiens, l’entreprise tessinoise aurait raffiné l’or d’Escobar SA jusqu’en 2012, pour des montants astronomiques – 261 millions de dollars en 2010, par exemple.

Jusqu’en 2012 également, une partie de l’or des fonderies Escobar aurait également été acheminée vers la raffinerie Valcambi, non loin de Lugano (TI). Il aurait été livré pour 27 millions d’or en 2011 et 6 millions en 2012. Confrontée à ces éléments, l’enseigne répond qu’elle « identifie tous ses clients conformément à toutes les régulations en vigueur suisses et internationales. Donc tous les contrats en lien avec nos activités sont légalement corrects. »

Comment expliquer que les fonderies suisses aient acheté de l’or colombien, alors que le circuit de blanchiment a été mis au jour dès 2009? Malgré plusieurs sollicitations, Argor-Heraeus n’a pas répondu à nos questions. Dès 2013, pourtant, l’ONG ASK, le groupe de travail Suisse-Colombie, alertait plusieurs raffineries de ces risques et réclamait plus de transparence. « Elles nous ont répondu de manière vague, explique Stephan Suhner membre de l’association. Et ne savaient même pas qu’Escobar était en liquidation. » L’initiative «or responsable» pilotée par le SECO pourrait-elle bientôt être mise en place en Colombie? Même si c’est le cas, cela ne concernerait pas les mines illégales, qui sont au cœur du problème.

Un autre géant suisse des matières premières a longtemps traité de l’or colombien. Metalor, dont le siège mondial est à Neuchâtel, en a raffiné pour des dizaines de millions, chaque année, entre 2008 et 2013. C’est dans son usine américaine que la marchandise était transformée. Problème: Metalor se fournissait auprès de l’entreprise colombienne C. I. Goldex, qui a récemment avoué avoir acheté de l’or jusqu’en 2009 à un dénommé Jairo Rendón. Condamné aux Etats-Unis pour narcotrafic et blanchiment, celui-ci est aussi connu pour être le frère des deux trafiquants les plus craints du pays, «Don Mario» et «El Aleman», tous deux arrêtés depuis.

Activités suspendues

C. I. Goldex, dont le fondateur a reconnu ses torts, a définitivement fermé ses portes il y a quelques semaines. Chez Metalor, la porte-parole Véronique Vergriete affirme que l’entreprise a suspendu ses activités avec Goldex dès 2013, quand les premiers articles sont sortis. «Et ce, bien que Metalor ait reçu la confirmation écrite des autorités colombiennes que Goldex ne faisait l’objet d’aucune investigation ni d’aucune accusation fondée», précise-t-elle.

En Colombie, le volontarisme des autorités a déjà porté ses fruits: la production de métal jaune commence à retrouver un niveau réaliste. En 2013, les exportations d’or colombien en Suisse ont chuté de 36% par rapport à 2012. Pour le moment, aucune demande d’entraide judiciaire n’a été déposée à Berne sur ce dossier. A Bogotá, on nous confirme que l’enquête est maintenue. Quelques semaines après cette médiatique déclaration de guerre, Juan Ricardo Ortega annonçait qu’il quittait la DIAN. Chez les narcotrafiquants, sa tête était mise à prix à 3 millions de dollars.

Article publié dans Le Matin Dimanche

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