Les vampires de Lachen

Ils prélèvent le plasma sanguin, le transforment et le revendent. Octapharma AG est l’un des leaders mondiaux du secteur. Un succès aux méthodes troubles: la firme est mise en cause au Portugal et au Brésil. Tandis qu’en Suisse, la Croix-Rouge lui revend une partie du sang de ses donateurs.

Le cauchemar de José Sócrates porte un nom: Octapharma. Derrière les barreaux de la prison d’Evora, où il purge une peine préventive depuis maintenant un mois, l’ancien premier ministre portugais doit regretter d’avoir frayé d’un peu trop près avec la multinationale suisse. Car derrière le business apparemment aseptisé de cette entreprise méconnue se cache une stratégie implacable, parfois aux frontières de la légalité. Présente dans plus de cent pays, Octapharma avance comme un bulldozer sur le marché en pleine croissance des dérivés du plasma sanguin.

L’ex-leader socialiste est accusé de fraude fiscale, de blanchiment d’argent et de corruption par la justice lusophone. Et si l’enquête a des dizaines de ramifications complexes, les pistes remontent avec insistance jusqu’à la bourgade schwytzoise de Lachen, siège d’Octapharma AG.

Depuis le début de 2013, José Sócrates était consultant de la firme pour l’Amérique latine. Avec un salaire de 12 000 euros mensuels, écrit la presse portugaise, qui lui aurait été versé à double. Une partie de cette rémunération viendrait du compte offshore d’un ami – une manière efficace de blanchir une fortune d’origine douteuse, avec l’aval d’Octapharma. Comment l’ex-ministre a-t-il pu gagner les 20 millions d’euros qu’il détenait sur un compte chez UBS ?

Décrit comme bling-bling, l’ancien chef du gouvernement, qui a démissionné en 2011, aurait mis en place un système élaboré de détournement de fonds. Plusieurs autres personnes mises en cause par l’enquête, comme ses compatriotes Jaime Couto Alves ou Paulo Castro, sont également liées à Octapharma. L’entreprise pharmaceutique s’est déclarée prête à collaborer avec les enquêteurs et a démis José Sócrates de ses fonctions.

Le scandale ne fait que commencer: les accusations de Lisbonne sont en voie de remonter jusqu’au Brésil, où Octapharma a déjà connu de gros problèmes. En 2004, la firme suisse était apparue avec deux concurrents dans l’affaire des «vampires du sang» qui avait ému tout le pays. Octapharma y était accusée d’avoir inondé le marché de ses produits à coups de dessous de table auprès de fonctionnaires du Ministère de la santé et du Parti du travail. Les prix des injections de plasma avaient explosé, tandis que les malades, eux, mouraient.

Le dossier, explosif pour le parti au pouvoir, n’est toujours pas jugé et la société suisse a jusqu’ici pu poursuivre ses affaires au Brésil. Depuis 2008, Octapharma a touché près de 700 millions de dollars du gouvernement brésilien, écrit Globo News. A la suite de l’arrestation de Sócrates, le Ministère public brésilien vient de demander au gouvernement de ne plus signer de contrat avec la firme suisse.

Avec 1,4 milliard de francs de chiffre d’affaires et une croissance des ventes de 26% en 2013, Octapharma n’est pas encore menacée. Car le marché des dérivés sanguins est très lucratif: 12 milliards de dollars par an selon des estimations.

Si le business d’Octapharma est en plein boom, c’est que les besoins de plasma, un des principaux composants du sang, sont en augmentation. Les produits qui en sont issus servent à renforcer les défenses immunitaires des personnes victimes d’accident, par exemple, ou à améliorer la coagulation sanguine des hémophiles.

Voilà pour le principe. Sauf que, dans la réalité, «le marché du plasma est un marché trouble», prévient Jean-Daniel Tissot, médecin-chef du Service vaudois de transfusion. Toute la richesse d’Octapharma et de ses concurrents repose sur une seule source: les dons de sang par des centaines de milliers de «volontaires». Cette activité est aujourd’hui une industrie florissante.

«Ce marché ne correspond plus à la vision traditionnelle du don de sang, basée sur une solidarité entre donneur et patient», constate Jean-Daniel Tissot. Contrairement à la Suisse, des pays comme l’Allemagne, la Chine ou les Etats-Unis autorisent la rémunération des dons. Octapharma dispose par exemple d’un grand nombre de centres à travers tous les Etats-Unis, souvent installés dans des supermarchés. Les donneurs de plasma, appelés «plassers», reçoivent 50 dollars par prise. La somme leur est versée sur une carte de débit qui ponctionne des frais lors des retraits. Les plus vaillants peuvent toucher 60 dollars s’ils acceptent de passer sous l’aiguille deux fois par semaine, un rythme difficilement supportable, qui serait interdit en Europe.

Selon une enquête de la chaîne américaine MSNBC, près de 40% des donateurs feraient le voyage chaque semaine depuis le Mexique pour vendre leur plasma dans des centres de collecte du sud des Etats-Unis. Octapharma y est très présente en Californie, dans le Nevada et au Texas avec ses enseignes en banlieue et ses slogans publicitaires du genre: «Que ferez-vous de l’argent que vous allez gagner?».

Ce modèle hérisse Jean-Daniel Tissot, qui dénonce une dérive: «J’espère que nous n’irons pas vers un marché où les plus riches profitent des plus pauvres. Il est impossible de fabriquer ces produits sans dons. Mais dans beaucoup de pays, les donneurs ne sont pas ceux qui profitent des médicaments issus du plasma, qui sont extrêmement coûteux.»

Malgré ses 5500 employés, Octapharma reste une entreprise familiale, et ne publie pas de chiffres sur sa rentabilité. C’est un Allemand, Wolfgang Marguerre, qui l’a fondée en 1983. Sa fortune est estimée aujourd’hui à plus de 3 milliards de dollars par Forbes. Récompensé en 2009 par la Légion d’honneur, il a, depuis, placé deux de ses fils à la direction.

Gérée depuis la Suisse, aussi puissante que discrète, l’entreprise conquiert chaque pays avec patience et détermination. La première étape consiste à s’insérer dans les systèmes nationaux de collecte de sang, longtemps restés en mains publiques. Il faut ensuite convaincre les hôpitaux d’acheter les produits transformés, et les régulateurs de faire confiance à l’enseigne suisse.

C’est là que le lobbying intervient, avec des modalités particulièrement efficaces. Comme au Brésil. Julien, un ancien employé du groupe qui souhaite conserver l’anonymat, l’explique en ces termes: «Rien n’est propre dans le secteur médical. Pour investir les marchés émergents, il faut beaucoup de moyens…»

Octapharma a récemment gagné une importante bataille en France, un pays pourtant très attaché à son système public de transfusion depuis le scandale du sang contaminé. La Cour de justice européenne lui a donné raison il y a quelques mois en décidant que le «plasma solvant-détergent» – procédé de traitement du plasma pour y désactiver les éventuels virus – était un médicament et non pas un produit sanguin. En tant que tel, son commerce doit être ouvert aux règles du libre marché. N’étant pas une entreprise pharmaceutique, l’Etablissement français du sang (EFS), qui produisait ce plasma dans l’Hexagone depuis plus de vingt ans, a donc perdu le droit de le fabriquer. Au profit d’Octapharma, qui reprend la main.

«Pour nous, ce n’est pas qu’un échec symbolique, car 500 emplois sont en jeu», estime Serge Dominique, délégué syndical central Force ouvrière à l’EFS. Le syndicaliste s’inquiète d’autant plus que le plasma vendu par Octapharma a connu son lot de polémiques.

En 2010, la firme a même perdu sa licence aux Etats-Unis et en Europe pendant plusieurs mois car son immunoglobuline Octagam avait provoqué des décès à la suite d’une attaque cérébrale. Aux Etats-Unis, Raymond Sieger a porté plainte en 2011 contre la compagnie suisse, l’accusant d’être responsable de la mort de sa femme. Susan Sieger, qui souffrait de sclérose, a subi plusieurs injections d’Octagam en 2010, ce qui aurait provoqué une attaque fatale – le lot de plasma en question était apparemment défectueux. La procédure s’est terminée en octobre dernier par un accord amiable dont les termes sont confidentiels.

L’autorisation de mise sur le marché de l’Octagam a finalement été rendue à Octapharma. Mais Julien, l’ancien employé, se souvient que l’épisode a porté un gros coup à la réputation de la firme. «Si vous mangez un Big Mac en Chine ou en Suisse, il est censé être parfaitement identique. Notre plasma ne l’était pas et c’est ce qui a posé problème.»

Octapharma vend-elle ses produits en Suisse? Oui, répond l’autorité suisse de contrôle des médicaments, Swissmedic, en montrant une liste de treize dérivés de plasma commercialisés sur notre sol. En général, ce sont les hôpitaux qui les utilisent. Les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) indiquent, par exemple, que ces produits ne sont utilisés que rarement, chez des patients au groupe sanguin particulier. D’autres établissements, notamment en Suisse alémanique, utiliseraient ce médicament bien plus fréquemment.

La firme de Lachen ne vend pas seulement son plasma aux Suisses. Elle leur achète également. La Croix-Rouge, qui détient le monopole du don de sang, revend une partie du plasma à des firmes, dont Octapharma. Au total, 80 000 litres sont collectés chaque année, dont 80%, soit 64 000 litres, sont en surplus. «Plutôt que de le jeter, ce qui serait dommage car c’est un produit précieux, nous le cédons à des compagnies pharmaceutiques, indique Rudolf Schwabe, chef du Service de transfusion de la Croix-Rouge. Nous touchons environ 100 francs par litre et nous utilisons cet argent pour faire baisser le prix des autres produits que nous envoyons aux hôpitaux.» Six mille quatre cents litres environ sont vendus à Octapharma chaque année, ce qui rapporte 640 000 francs à la Croix-Rouge. Gagnant-gagnant? Pas tant que ça.

Même dans un système qui repose sur la gratuité des dons, le marché du plasma pose un problème éthique, dénonce Jean-Daniel Tissot: «Le modèle d’affaires de ces sociétés repose sur la transformation d’un don en un médicament commercial, qui est ensuite revendu au prix fort aux hôpitaux.» Pour Vincent Corpataux, magistrat, docteur en droit et auteur d’une thèse sur l’utilisation du sang, il est important d’informer le donneur qu’une partie de son sang tombera entre les mains de sociétés privées.

Informé des déboires d’Octapharma au Portugal et au Brésil, le responsable des transfusions à la Croix-Rouge est clair. «S’il s’avère que cette compagnie ne joue pas le jeu, nous cesserons de lui vendre du plasma», prévient Rudolf Schwabe. Sollicitée, Octapharma n’a répondu à aucune de nos questions.

Article publié dans L’Hebdo. Coauteur : François Pilet.

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